Bordeaux, décembre 1977.

Chères toutes,

S'il reste dans le coin de votre coeur un petit souvenir ému en pensant à ce cher Berry où nous avons passé la grande partie de nos vacances d'enfants, voici les dernières nouvelles de ce cher Vierzon où nous reçûmes quelques flocons de neige en y arrivant le 28 mars dernier en fin d'après-midi.

Venant de Chateauroux, nous abordions par Vierzon-Bourgneuf, qui a perdu son nom pour celui de Vierzon tout court : la banlieue s'étend là aussi comme partout et peuple de maison neuves la moindre parcelle de côteau.

La Poste est toujours au même endroit, mais pour la route de Bellon il y a maintenant un sens unique : plus de possibilité en voiture, de tourner court près du pont. La Victoria aurait dû monter 100 mètres de côte supplémentaires pour pouvoir rentrer à la campagne.

Mais laissons pour l'instant la route de Bellon et passons les "ponts". Ils sont toujours là, les mêmes, et tellement rapprochés qu'on se demande comment on a pu y loger tous ces postes de ligne de démarcation.

Le Familistère a disparu pour laisser la place à quelque superette à nom moderne, mais l'ensemble de la rue est toujours aussi vieillot.

La place du Champs de Foire ou place des Abattoirs s'est vue agrémentée d'un grand bâtiment en tôle ondulée baptisé "Foire exposition", mais il reste encore de la place pour les manèges et la Grande Roue du temps jadis.

Quand on arrive au carrefour avec la rue de la République, la librairie est toujours là, mais elle ne s'appelle plus PAUVERT. Les Nouvelles Galeries sont également là de l'autre côté de la rue, à peine repeintes et à peine plus modernes qu'il y a ... ? déjà 36 ans...

Dans la rue de la République, surprise, les numéros ont changé de côté, ce qui ne facilite pas la reconnaissance des lieux. Mon mari et mes filles mettent en doute sérieux mes souvenirs, mais je me fais confirmer le fait par le gérant de l'Hôtel des Messageries où nous sommes descendus pour la nuit.

Nuit très agitée par le bruit des camions qui ont allègrement remplacé le bruit du train. J'avais pourtant demandé à l'hôtelier une chambre sur la cour et il n'avait pas essayé de me convaincre très longtemps quand je lui avais expliqué que je connaissais l'endroit.

Courte promenade dans Vierzon à pied, par un froid glacial. Il ne reste plus rien, pas même un mur de la maison du 16, rue de la république. L'immeuble contient le Crédit Agricole et a été entièrement reconstruit. Le rez-de-chaussée est une sorte d'aquarium ovale autour duquel les voitures peuvent tourner pour se servir aux guichets automatiques. Au-dessus, il doit y avoir deux ou trois étages.

Dans le fond de la cour, à la place du cabinet de grand-père et de l'écurie, il y a un parking à voitures à ciel ouvert, légèrement en contre bas, sans doute pour les employés de la banque. Je n'ai pas eu assez d'audace pour aller jusqu'au fond pour voir la perspective sur les anciens jardins, mais d'après les plans de Vierzon, c'est la Maison de la Culture qui se trouve sur la rue de la Gaucherie. Une autre culture que celle des choux et des carottes !

Petit aparté à l'usage de Solange : l'antre de notre dragon a donc dû disparaître avec le vieux puits qui lui en tenait lieu.

Descendons la rue, la PATISSERIE EST TOUJOURS LA. Toujours la même ! J'y suis rentrée le matin avant notre départ. Elle ne s'appelle plus Darnault bien sûr, mais inchangée à l'intérieur. Le salon de thé sur le côté est toujours la même, avec les mêmes glaces et les mêmes tables de marbre. Une tradition respectée aussi, celle des prix : j'ai payé 6 Frs les 100 grammes de petits fours (très bons) que nous avons dégustés à votre santé.

De l'autre côté de la rue, le magasin des Demoiselles DAUBLON est, lui aussi, toujours le même, avec le même nom et sans aucun changement dans la vitrine.

C'est inouï de constater qu'à notre époque où on ne peut quitter une ville sans trouver tout changé au retour, Vierzon est resté figé à ce point.

Continuons par la rue Armand Brunet. Là aussi, tout est pareil ou à peu près. Non, nous ne mangerons plus les caramels durs de Félix Potin ! C'est une droguerie qui a pris la place, et à moins que les boules de naphtaline... ?

Le pâtissier Armand est toujours là, où Geneviè Valude achetait de si bonnes bouchées au raisins. Le lundi soir, il était fermé, et le mardi matin, à l'heure du départ, je verrai trop tard les beaux gâteaux en vitrine, mais on ne pouvait s'arrêter car un gros camion nous poussait vers Bourges.

Les maisons de la rue Armand Brunet sont toujours les mêmes, sales et terreuses à cause du passage continuel des camions. Les trottoirs sont si étroits que j'ai attrappé de justesse Anne-Marie qui avait failli se faire accrocher par un semi-remorque lancé à toute allure.

Pardonnez-moi, je n'ai pas su reconnaître la maison de la Grand-mère Bidault. J'étais trop petite l'unique fois dont je me souviens. Le seul souvenir qui me reste est de regarder le jardin à travers les fenêtres du salon pour y guetter les rats qui sortaient de l'Yèvre.

Nous avons grimpé les marches qui mènent à l'église et fait une prière pour toute la famille.

J'ai raconté à mes filles que, pendant la messe, le cocher attendait au bas de ces marches que la messe soit finie, pour venir nous rechercher devant la porte et redescendre ensuite par les petites rues en pente. Nous avons serré les freins ensembles pour repartir.

Dans l'église, les vitraux sont toujours les mêmes et Judicael fait toujours sa reddition à Dagobert en présence de Saint Eloi.

Mes filles trouvent que "au moins ces vitraux-là représentent quelque chose".

A leurs yeux, je fais un peu figure de "Princesse"... une petite fille qui se promène tous les dimanches en Victoria... ! Ca n'est pas si courant.

Comme le soleil a quand même chassé la neige, nous prenons la voiture et nous filons sur Bellon.

Nous avons fait le tour, y compris Verdeau en 3/4 d'heure... Que d'illusions perdues sur la longueur du trajet...

Mais avançons sur la route et grâce au ciel : LE SAPIN EST TOUJOURS DEBOUT !! Par contre, le panneau expliquant la loi LOUCHEUR (qui a fait tant travailler mon imagination de petite fille) n'existe plus sur le terrain précédant la maison.

Ma dernière visite à Bellon remonte à l'anné où nous avions été avec Françoise pour chercher ses meubles chez Mle Nicolas.

La propriété, amputée de nombreux arbres, en particulier la Chambre Verte, me semblait minuscule. La pompe et le réservoir à eau m'avaient semblé ridiculement près de la route.

J'ai retrouvé les dimensions totales de la propriété. Elle est maintenant divisée en 3 propriétés distinctes. Les deux portails d'entrée existent toujours dans la même disposition.

La première propriété comprend le potager du bord de la route dont il reste seulement les murs et les treilles qui le garnissaient. Le terrain est transformé en pelouse et quelques petits arbres y sont plantés, genre peupliers de pépinières. La maison du jardinier n'existe plus, elle a été remplacée par une jolie maison comme on les fait maintenant à la campagne, mais située, elle, face à la route et non pas perpendiculairement comme était l'ancienne. La propriété, en profondeur, semble s'arrêter, autant que j'ai pu en juger de la route, là où étaient les framboisiers aux doux souvenirs. L'ancienne écurie et hangar à voiture est toujours là, mais murée de ce côté là. L'entrée du petit passage qui passait devant la serre froide est obstruée par un gros aloès.

La serre froide existe donc toujours et fait partie de la propriété centrale qui est composé de la Maison. Toujours la même, cette maison, avec des portes neuves derrière (je n'ai pas vu le devant de la maison). le balcon du premier étage a été supprimé sur l'arrière de la maison, et Annie ne pourrait plus rentrer dans sa chambre par là car la porte a été murée. Mais sur le côté de la maison, il y a toujours les croisillons de bois sur lesquels on fixait la cage des tourterelles. Cette propriété-là a gardé toute sa profondeur jusqu'au pré de Bichette et il semble bien qu'il y ait toujours le ruisseau. Tous les arbres sont toujours là.

La troisième propriété commence à peu près où se trouvait la Cabane. Il y a une maison, située sur le même plan que la Maison, et devant, un golf miniature. Derrière, une grande pelouse a pris la place de l'ancien potager, mais plus de tonnelle de raisin.

Mon standing a remonté de 100 coudées dans l'esprit de mes filles : "Tu en avais de la chance d'avoir toute cette grande propriété pour t'amuser !.. Si on avait ça au Teich !... Elle était riche ta grand-mère !..."

Nous sommes remontés en voiture pour continuer vers la traverse. Plus de route crayeuse, bonnes gens, mais une bonne route goudronnée qui aboutit en haut de la côte. Plus de petits loulous blancs aboyeurs, mais chose bizarre, pas tellement de maisons. Reste encore uen cabane en tôle ondulée.

Mais après, mes soeurs, quelle surprise !... Adieu les petites grenouilles minuscules, adieu le thym de bergère que nous ramassions pour les tisanes de tante Bellèle,... Une pancarte annonce : DOMAINE DE CHAILLOT. Et là, dans les deux prés où nous avons si souvent marmonné le chapelet, un lotissement d'au moins 300 maisons. Le Château de Chaillot existe toujours, préservé dans l'intégralité de sa propriété et de ses bois, mais une pancarte l'intitule généreusement "Le vieux Domaine".

Après cela nous avons filé sur Verdeau. Nous avons revu les nids de poules devant lesquels le Marquis calait sous les yeux ironiques des allemands. Les deux aliziers qui marquaient l'entrée du chemin de Verdeau n'existent plus. Nous nous sommes arrêtés devant le portail fermé et avons jeté un coup d'oeil sur le parc. Mais je n'ai pas tellement de souvenirs de Verdeau et on ne voit pas la maison cachée par les bâtiments de la ferme.

Ensuite, nous sommes rentrés à Vierzon et j'ai mis deux heures à m'endormir le soir...

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