Philemon et Baucis


1936.

Cette année-là... (à bien y réfléchir ça ne pouvait être qu’en 1934, vu mon âge) Guite avait une irrésistible vocation de "metteur en scène" !!!

Les vocations de Guite étaient toujours irrésistibles. Il y avait eu l’année du violon... le malheureux instrument, qui n’avait que quatre "cordes", resta longtemps dans le bas de son armoire, excitant ma convoitise !

Il y eu aussi le piano ... mais il faut dire à la décharge de Guite que le professeur de musique était vraiment trop "calé" !!!!

Mais cet été-là, donc, Thalie et Melpomène avaient pris possession de son esprit et il fallut, bon gré mal gré, sacrifier à ces Muses !

Dès l’arrivée, il y eut un grand conciliabule avec papa. Il s’agissait d’accrocher les fameux rideaux de la cabane de telle sorte que l’on puisse s’en servir pour la transformer en scène de théâtre.

L’occasion rêvée pour cette Grande Manifestation Artistique : la fête de maman le 15 Août !!

Il ne fallait pas moins d’un mois et demi de travail pour arriver à domestiquer les "artistes".

Si ces dernières eurent de la patience et de la bonne volonté, il faut reconnaître que notre aînée dût en avoir encore plus que nous, car nous n’avions pas le feu sacré. Le soleil et les petits oiseaux nous invitaient à courir, et nous trouvions que les devoirs de vacances du matin suffisaient amplement à notre "soif" d’étude.

Enfin, laissant loin derrière les découragements, le Grand Jour arriva ! Les actrices étaient à leur poste, dans les coulisses.

Les "spectateurs" portant les fauteuils en rotin de la terrasse, vinrent s’installer dans l’allée, Maman siégeant au milieu comme il se doit : elle était la Reine de la Fête !

Le spectacle commençait par une sorte de dispute entre "commères", jouée par les trois grandes.

Je ne sais plus s’il n’y était pas question de volailles qui venaient picorer les balsamines de la voisine... Depuis ce temps, le mot "balsamine" revient périodiquement dans mon cerveau, sans que j’aie jamais pu identifier de quelle sorte de fleurs il s’agissait.

Mon morceau de bravoure à moi, c’était un Duo que je récitais avec Solange. Nous étions déguisées en petits vieux, Solange faisant le mari et moi la petite vieille !

Et nous voilà toutes les deux sur le devant de la scène, tandis que Guite se tenait en coulisse pour prévenir les défaillances de mémoire.

"On est Philémon et Baucis !..."

Solange atait attiffée avec un vieux pantalon de papa retenu par des épingles doubles, un chapeau ou une toque sur la tête et un immense cache-nez (un quinze Août !).

Moi, je devais avoir un fichu sur la tête et, au bras, un immense cabas dans lequel j’étais censée, le moment venu, chercher une tabatière pour priser !

Le texte ? Je n’en ai plus souvenir, un leit-motiv remonte à ma mémoire :

"Remonte bien ton cache-nez, tu vas t’enrhumer !"...

Tranquillement et sûrement, le poème s’écoulait en répons un peu hachés par l’hésitation, pour arriver jusqu’au dénouement.

Cette fois j’ai souvenir de l’éclat de rire formidable de la famille quand nous lançons triomphalement notre ultime réplique :

"Nous fêtons aujourd’hui même nos quatre-vingts ans !!!..."

J’avais alors six ans. J’étais rudement fière d’avoir été jusqu’au bout sans me tromper, et rudement contente que ce soit fini !

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