Déjeuner de réception

Une fois par été, au moins, il y avait Grand Déjeuner chez Grand-mère.

Tous les châtelains du voisinage étaient conviés et, comme la chère était réputée bonne, chacun répondait avec empressement à l’invitation.

Du moment où la première voiture s’annonçait, nous étions priées de disparaître dans les coulisses ; mais jusque là nous savions mettre notre nez partout dans les préparatifs qui nous enchantaient par l’ambiance de fête qu’ils dégageaient, et par la perspective de reliefs succulents qui nous parviendraient.

Le menu et la cuisine, c’était l’affaire de Grand-mère et de la cuisinière, d’accord !!!....

Mais la préparation de la table et sa décoration, c’était l’affaire de tante Bellèle qui supervisait le tout. Et comme elle nous faisait participer à ses préparatifs, c’était aussi la nôtre.

Tout d’abord, un panier au bras, nous allions au potager choisir les fruits qui composeraient une corbeille magnifique sur la table ou le buffet de la salle à manger.

Ah ces prunes de Bellon !!! Nulle part ailleurs je n’ai retrouvé la même saveur !!

Si le prunier était à l’ombre, elles étaient fraîches et délicieuses, sucrées juste à point, laissant découvrir ce petit goût acide du fruit à peine mûr.

Mais si l’arbre était au soleil, alors c’était un débordement de jus sucré qui coulait dans la bouche et sur les lèvres dès que l’on mordait dans ces fruits roses gorgés de soleil et dont la peau éclatait sous la pression de la pulpe !!!

Contre le mur ensoleillé, les treilles étalaient les raisins verts et dorés. La main n’avait qu’à se tendre pour détacher d’énormes grappes dont chaque grain avait profité des rayons du soleil.

Avec quelques poires la cueillette était complète ; et nous revenions sans oublier au passage, près de la pompe, de couper des fleurs de cosmos pour décorer la table.

Les cosmos sont des fleurs délicates qui se nuancent de blanc au violet profond en passant par toutes les teintes de rose et de mauve. Mais pour les mettre en valeur il leur faut un fond d’asparagus. Qu’à cela ne tienne, faute d’asparagus, nous avions de l’asperge !!!

Nous repartions donc, d’un bon pas, vers le champ d’asperges, en bas de la propriété, juste au bord du chemin qui longeait le Cher.

Un petit pincement au coeur sur ce chemin qui descendait, une sorte d’aventure craintive : on avait peur des serpents !

Et les bons conseils d’affluer : "Si tu vois un serpent, surtout ne cours pas en traversant les sillons !!... parce que le serpent sautera plus vite que toi. Au contraire suis le creux dans sa longueur, il sera alors obligé de ramper."

J’ai répété cela à mes enfants, mais je n’ai jamais expérimenté ces conseils... les serpents que j’ai vus dans ma vie, fichaient le camp avant que je sois près d’eux. Ils avaient sans doute encore plus peur que moi.

Enfin ! Saines et sauves, nous revenions les bras chargés d’"asparagus" garni de petites boules vertes du plus bel effet. Tante Bellèle garnissait les jardinières et aussi le desssus de table en cristal dans lequel un grillage fin maintenait les tiges courtes des fleurs.

Les préparatifs terminés, les invités pouvaient arriver.

Une année, maman avait fait une merveille de petits fours. Du moins en ce qui concerne la présentation, car avec le recul des années je pense que ça ne m’aurait pas tellement plu pour le goût !

Elle avait pris de petits grapillons de raisin et les avait trempés dans du sucre d’orge. Disposés dans de petits godets de papier gaufré, c’était un régal pour la vue, ces fruits verts brillant de sucre doré. Nous étions en extase devant la coupe qui les contenait et nous attendions avec impatience la fin du festin en espérant que les invités nous en laisseraient.

Pauvre maman, il y eût des restes !! Ils n’avaient pas tellement aimé ça. J’ai souvenir même d’une carapace de sucre d’orge laissée sur le bord d’une assiette... un des invités avait dû craindre pour son dentier !!!

Mais ... la première voiture tournait au portail et il était temps de nous cacher derrière les volets ou sur le balcon pour suivre les arrivées.

Les premiers : M et Mme Molleveau, les plus proches voisins. Chaque année nous allions aussi goûter chez eux. C’était une fête pour nous de passer l’après-midi avec Lucienne, la femme de chambre, chargée de nous occuper.

Lui, toujours rouge dans son col raide qui semblait le conduire à l’apoplexie, surtout quand il perdait au bridge.

Elle, un peu molle, un peu guindée, débordant de partout son corset !!!

Il y avait Madame de Mangout et son fils, ceux-là étaient du genre très mince.

Il y avait aussi Madame Marteau. A part un chapeau noir volumineux, je n’ai aucun souvenir d’elle, mais à coup sûr, chaque fois qu’il y avait un gâteau au chocolat dans la maison, on la voyait surgir en visite l’après-midi.

Naturellement nous n’avions que les restes. On aurait dit qu’elle humait à distance ce gâteau si cher à mon coeur. Je lui ai gardé une dent à l’imaginative.

Je n’ai pas souvenir des autres commensaux de Grand-mère. Ils n’avaient sans doute pas de particularité spéciale pour attirer mon attention de petite fille : c’était la foule, qui jouait au bridge ou papotait tout l’après-midi sur la terrasse.

Parfois ils jouaient au croquet autour du "Sapin", car autrefois les grandes personnes savaient encore jouer sans déchoir.

A l’heure du goûter, nous faisions une discrète entrée dans le fond de la salle à manger pour venir chercher le sirop de groseille des jours de fête.

Le boire dans un verre était bien trop ordinaire. Nous préférions le déguster dans une bouteille de Vasolaxine (Grand-mère fournissait nos besoins sans restriction). Mais jugeant cela assez inélégant, on nous envoyait têter ailleurs notre nectar.

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