BEN-HUR, une bible américaine
(partie de l'article sur le film de W. Wyler)
(Positif, février 2000).

 

Les finances de MGM étaient au plus mal en 1958, et le remake de Ben-Hur s'offrait comme un pari risqué. Sam Zimbalist en fut le maître d'oeuvre, comme il avait été, sept ans plus tôt, celui de Quo Vadis ? de Mervyn LeRoy. Il fit appel à William Wyler, réalisateur réputé pour son efficacité technique et sa poigne de fer en matière de direction d'acteurs. A la photo (Technicolor ; 65 mm ; cadre 1 x 2.66), Robert Surtees. Au pupitre musical, Miklos Rozsa (tout comme le précédent, directement issu de Quo Vadis ?). Pour la seconde équipe : d'un côté, Andrew Marton et le chef cascadeur Yakima Canutt filmeraient la course de chars ; de l'autre, Richard Thorpe serait chargé de la bataille navale, Wyler gardant, par contrat, un droit de regard final sur le travail de ces derniers. Pour les rôles principaux, MGM pressentit, pour Ben-Hur, Paul Newman, Rock Hudson, Marlon Brando, Burt Lancaster, John Gavin, Cesar Danova, et, pour celui de Messala, Victor Mature, Steve Cochran, Charlton Heston. Wyler, satisfait de la prestation de celui-ci dans Les Grands Espaces (1958), lui attribua le rôle-titre et choisit l'Irlandais Stephen Boyd, remarqué pour sa fascinante fourberie et sa voix grave et chaude dans L'homme qui n'a jamais existé (Ronald Neame, 1956) et dans Bravados (Henry King, 1958). Choix judicieux, car, débarrassé de la dimension révolutionnaire prochristique de Ben-Hur par le scénario encore incertain de Karl Tunberg, Wyler pouvait ainsi mieux recentrer le moteur de l'action autour des deux pôles antagonistes Messala-Jésus qui gèrent le parcours initiatique de Juda tout au long du roman, et, pour se faire, accorder toute son attention à la perfidie de Messala. En effet, si le visage du Christ demeurait invisible (selon le voeu initial de Lew Wallace, qui avait pourtant décrit précisément l'être dans son livre), et ne posait donc aucun problème, en revanche, l'interprète du traître romain devait être convaincant morpho-psychologiquement et pertinent quant à son jeu pour justifier la future obsession vengeresse de Ben-Hur.
Conscient des carences - surtout celles des dialogues - du scénario de Tunberg, Wyler accepta, à la demande de Zimbalist, de travailler avec l'écrivain américain Gore Vidal, alors sous contrat à MGM et qui allait obtenir de la sorte une libération anticipée de celui-ci. On sait que, pour accentuer l'impact de la trahison de Messala, Vidal proposa à Wyler de suggérer à travers le jeu de Stephen Boyd que les deux amis d'enfance avaient été amants et que le Romain, de retour à Jerusalem, souhaitait reprendre la liaison. Vidal a souvent raconté cela, et Vito Russo - de même que Rob Epstein et Jeffrey Friedman qui en on tiré une version filmée en 1995 - n'a pas manqué de reproduire ses propos dans The Celluloid Closet, Homosexuality in the Movies. Si personne ne peut douter des intentions de Vidal, le passage à l'acte de Wyler et Boyd - Heston, homme moralement très intègre, n'a jamais été informé de l'idée à l'époque - nous paraît en revanche discutable. En effet, si les dialogues de Tunberg, réécrits par Vidal ont dans un premier temps satisfait le trio Wyler-Heston-Boyd, qui les ont même répét&eacut;s, ce sont en fait ceux rédigés, dans un second temps, par l'écrivain anglais Christopher Fry (appelé à la rescousse par le réalisateur lui-même, qui appréciait beaucoup son style) qui ont été retenus au tournage, Vidal ayant été remercié.
On sait que, sans doute vexé par son limogeage, Vidal n'a cessé ensuite de clamer qu'il avait entièrement réécrit la première moitié du film. En réalité, ce travail a été effectué au jour le jour sur le plateau par Fry, qui était constamment aux côtés de Wyler, comme Heston le signale aussi bien dans son journal de tournage (The Actor's Life Journals complété en 1976) que dans ses Mémoires en 1995 (In the Arena), une omniprésence créative que l'acteur tint beaucoup à souligner lors de la remise des Oscars en 1960, choquant par là-même le Syndicat des scénaristes, car Fry (pas plus que Vidal) n'avait été mentionné au générique.
Il suffit aujourd'hui encore d'examiner attentivement le jeu de Stephen Boyd dans la séquence des retrouvailles Messala-Juda pour se rendre compte en effet que l'acteur n'y exprime que la seule et franche joie de renouer avec son vieil ami et rien de plus, car le futur interprète des excellent La Chute de l'Empire Romain d'Anthony Mann, Le Voyage Fantastique de Richard Fleisher et Slaves de Herbert Biberman se devait aussitôt après d'aborder l'idée opportuniste qui, dans l'intervalle, était venue à l'esprit de son personnage : exploiter cette ancienne amitié pour faire de Ben-Hur son informateur privilégié et, par là, provoquer, dramatiquement, l'archaïque réaction de vengeance qui allait profondément sous-tendre la suite du récit. Un récit qui dépendait donc d'une interprétation simple et sans équivoque de cette scène de trahison fondamentalement primitive, qui devenait alors le pivot même du film. Condamné immédiatement aux galères par le tribun, Ben-Hur se voyait imposer un long itinéraire, lui aussi archaïque (sa vendetta obsessionnelle), qui allait le mener de l'ancien (Messala) vers le nouveau (Jésus) et ainsi conforter le spectateur - alors en pleine guerre froide - dans sa foi chrétienne. Un tour de force idéologique, absent de la version Niblo, qui battait Lew Wallace sur son propre terrain.
Outre la qualité classique de son scénario et l'excellence de son Messala, le Ben-Hur de William Wyler (cinéaste souvent villipendé par la critique française, alors prisonnière de la politique des auteurs, qui ne retrouvaient pas dans le film les qualités de ses oeuvres antérieures : L'insoumise, La Vipère, Les Plus Belles Années de notre vie, L'héritière) présente plusieurs autres qualités qui font de ce film le joyau mythifié du genre. Citons, pêle-mêle : le jeu sobre et efficace de Charlton Heston ; les interprétations très contrastées de nombreux seconds rôles (l'extravagant Hugh Griffith en sheik Ilderim, Frank Thring en glacial et hautain Ponce Pilate...) ; la magnificence de certains décors (surtout ceux du cirque signés William A. Horning et Edward Carfagno) ; la stupéfiante course de chars réalisée par Andrew Marton, qui offre quelques innovations par rapport à celle de Reaves Eason comme le char grec muni d'éperons de Messala, les poissons-compte-tours ; la très belle et fort variée composition musicale de Miklos Rozsa ; l'intelligent recours aux uniques contrechamps pour signifier l'"effet-Jésus" sur le centurion, puis sur Juda traîné aux galères... Un film cependant non dépourvu de défauts, comme sa fade histoire d'amour et sa peu convaincante Esther (Haya Harareet), sa médiocre, voire ridicule bataille navale, sa timide représentation de la lèpre, et surtout sa na&ieulm;ve et très artificielle mise en scène de la Nativité. Ni Fred Niblo ni William Wyler n'ont, bien sûr, produit avec leur Ben-Hur respectif un chef-d'oeuvre du septième art. Mais tous deux, chacun en son temps, ont beaucoup contribué à permettre la transfiguration d'un laborieux roman en une véritable bible américaine et à faire de Ben-Hur l'un des grands mythes étroitement associés au cinéma.