STEPHEN BOYD ET CHARLTON HESTON : LE DUEL A MORT DES FRERES ENNEMIS
(Cinémonde, 1er mars 1960).

 

Il y a des honneurs périlleux. Celui, par exemple, de diriger le plus grand film de tous les temps. Un budget de 8 milliards de francs légers, cent mille figurants, ce sont des chiffres qui impressionnent les foules, ravissent les chefs de publicité et semblaient convenables à Cecil B. DeMille. Mais Wyler jouait d'ordinaire dans un tout autre registre. Qu'on n'oublie pas que dès son premier grand film, Dodsworth, il inventait une nouvelle formule pour présenter le classique triangle du mari, la femme et l'autre, chacun sur un plan différent et cependant tous les trois dans la plus parfaite lumière, dans son meilleur angle et avec son plein relief. Un adultère moderne américain composé comme les toiles intimistes des peintre hollandais. Il fit ensuite de la virtuosité dans le style des estampes romantiques (Hauts de Hurlevent), des images d'Epinal (Loi du Seigneur), il fignole des fusains, des aquarelles. Il ne s'était jamais intéressé à la fresque.
S'il accepta la tâche immense de diriger Ben-Hur, s'il se lança dans cette entreprise avec enthousiasme, c'est qu'il apercevait, au-delà du tour de force de la réalisation matérielle de ce film géant, une autre gageure, plus subtilement tentante et difficile : dans le cadre écrasant d'un film de cette ampleur, faire se mouvoir des êtres vivants, et non point des symboles, nuancer les âmes et les visages, et dans une action conditionnée par plusieurs impératifs spectaculaires : le combat naval, la course de chars, le Calvaire, réussir à mener de bout en bout un drame humain, personnel et attachant.
Pour cela, il lui fallait pouvoir compter sur des talents sûrs, n'engager la partie que tous les atouts en main. C'est pourquoi les dialogues furent confiés à un grand auteur dramatique : Christofer Fry, et qu'aucun effort ne fut épargné pour trouver les interprètes des deux grands rôles du film : Judah Ben-Hur et Messala, le Juif et le Romain, les amis irréconciliables, les rivaux à mort.
On chercha pendant des mois, sans idée préconçue, rejetant délibérément l'exemple offert par la première version (la beauté et le talent de Ramon Novarro et Francis X. Bushman, suppléant à la vraisemblance et au réalisme de leurs personnages). On arrêta finalement le choix sur un Américain d'origine écossaise, Charlton Heston, et sur un Irlandais d'origine Canadienne, Stephen Boyd. L'un devait jouer le "bon", l'autre le "méchant". Mais sur ce masque imposé par le scénario, Wyler allait s'amuser à modeler des ombres, à poser des touches de lumière. Qu'on ne l'oublie pas, Ben-Hur et Messala ont été fraternellement unis avant de se dresser l'un contre l'autre. La haine est un sentiment aussi intime et exigeant que l'amitié. Il fallait donc qu'il existe entre ces deux héros des liens puissants, des résonances profondes, des ressemblances... Elle sont évidentes, comme leurs contrastes.
Tous deux sont des êtres entiers, à la personnalité vigoureuse forgée par une vie pauvre, rude, celle des bûcherons des grandes forêts du Nord. Leur vocation, précoce et spontanée, a dû s'affirmer envers et contre un quotidien hostile. Ils ont connu tous deux le goût inoubliable de la vache enragée. Ils ont longuement appris leur métier à la dure école des petites troupes besogneuses qui jouent un énorme répertoire dans des salles mal chauffées, devant des publics déconcertants ; qui sifflent furieusement ce qu'ils n'aiment pas, et, s'ils applaudissent, on n'est pas pour cela consacré vedette ; on va simplement jouer autre chose devant un autre public de boutiquiers, d'éleveurs de boeufs. Ils ont tous deux connu les succès qui ne veulent rien dire, les faux démarrages, les trous noirs où l'on pense à tout abandonner. Et pour tous deux la chance est apparue comme un miracle à travers un aîné respecté, admiré. Aussi étaient-ils bien formés pour être Ben-Hur et Messala, face à face, égaux en force, brûlants d'ambition et de fierté légitime, résolus, implacables, et en vérité l'un comme l'autre attachants. Car ils sont tous deux beaux, virils, passionnés, et si la haine parfois sculpte dans le bronze les traits de Ben-Hur, on voit parfois sur le dur visage de Messala l'ombre furtive du désespoir et du regret. Ni si bon, ni si mauvais : deux hommes.